
Joseph Jacques, mieux connu sous le nom de scène Joe Jack, s’est éteint le vendredi 11 avril 2025 à Montréal, Canada, à l’âge de 88 ans. Figure légendaire de la musique haïtienne, cet accordéoniste, chanteur et écrivain a marqué des générations par sa voix puissante, ses textes engagés et sa capacité à transformer ses épreuves personnelles en œuvres universelles. Aveugle dès son plus jeune âge, Joe Jack a surmonté des obstacles considérables pour devenir une icône culturelle, célébrée pour sa résilience, sa passion et son talent brut.
Une jeunesse marquée par l’adversité
Né le 25 mai 1936 à Gonaïves, en Haïti, dans une famille modeste, Joseph Jacques est le fils de Rose-Irène Georges, une couturière, et de Marceau Jacques, un petit commerçant. Atteint de cécité à l’âge de cinq ans à la suite d’une maladie non diagnostiquée, il grandit dans un environnement où les personnes handicapées sont souvent marginalisées. Malgré ces défis, ses parents veillent à lui offrir une éducation adaptée. À Port-au-Prince, il fréquente une école spécialisée pour non-voyants, où il développe un amour précoce pour la musique, apprenant à jouer de l’accordéon et à chanter.
Dans les années 1950, grâce à une bourse, il intègre la prestigieuse Perkins School for the Blind à Boston, aux États-Unis. Là, il perfectionne ses compétences musicales et découvre de nouveaux horizons artistiques, tout en s’imprégnant des luttes sociales et des mouvements pour les droits civiques qui secouent l’Amérique à cette époque. Ces expériences forgeront son identité d’artiste engagé.
Une carrière musicale prolifique
Joe Jack s’impose rapidement comme l’une des voix les plus emblématiques du paysage musical haïtien. Son style unique, mêlant les rythmes traditionnels du compas, du troubadour et du rara à des influences modernes, séduit un large public. Ses chansons, souvent des récits poétiques de ses propres luttes ou des critiques acerbes des injustices sociales, résonnent profondément avec les Haïtiens, tant sur l’île qu’au sein de la diaspora.
Discographie sélective
Joe Jack a publié plusieurs albums au cours de sa carrière, dont certains sont devenus des classiques de la musique haïtienne. Voici une liste non exhaustive de ses œuvres majeures :
• L’Âme révoltée (1962) : Son premier album, qui le propulse sur la scène nationale avec des titres comme « Libète pou tout moun » et « Vwa san zoli je », où il évoque avec émotion sa condition de non-voyant tout en revendiquant sa dignité.
• Soley leve (1968) : Un disque engagé, marqué par des chansons comme « Peyizan mache » et « Pèp la gronde », qui dénoncent l’exploitation des paysans et les inégalités sociales.
• Rèv pou Ayiti (1975) : Considéré comme son chef-d’œuvre, cet album inclut des ballades poignantes comme « Yon jou nou pral » et des morceaux plus rythmés tels que « Dansé pou lavi », qui célèbrent l’espoir et la résilience du peuple haïtien.
• Tè a fè mal (1985) : Enregistré après son installation à Montréal, cet album reflète sa nostalgie pour Haïti et sa lutte contre la marginalisation dans son nouveau pays. Le titre éponyme reste l’un de ses morceaux les plus connus.
• L’Espwa rete (2008) : Publié après son accident vasculaire cérébral, cet album, composé grâce à des outils numériques, témoigne de sa détermination à continuer à créer malgré les obstacles physiques.
En plus de ses albums, Joe Jack a collaboré avec de nombreux artistes haïtiens, dont Ti-Coca et Tabou Combo, contribuant à populariser le compas à l’international. Ses concerts, souvent empreints d’une énergie communicative, attiraient des foules dans les Caraïbes, en Amérique du Nord et en Europe.
Réalisations et engagements
Au-delà de sa musique, Joe Jack était un homme de lettres et un militant. En 2010, il publie une autobiographie intitulée L’Aveugle aux mille destins aux Éditions Mémoire d’encrier. Ce livre, salué par la critique, retrace son parcours, de son enfance difficile à Gonaïves à son exil à Montréal, en passant par ses années de formation à Boston. Avec une plume sincère et poétique, il y raconte comment la musique lui a permis de transcender les barrières imposées par sa cécité et par une société souvent discriminatoire.
Joe Jack s’est également investi dans des causes sociales. Dans les années 1970, il soutient activement des initiatives pour l’éducation des personnes handicapées en Haïti, plaidant pour une meilleure inclusion. À Montréal, où il s’installe dans les années 1980, il devient une figure de la communauté haïtienne, participant à des événements culturels et à des collectes de fonds pour les victimes de catastrophes naturelles en Haïti, notamment après le séisme de 2010.
Une vie d’exil et de défis
L’installation de Joe Jack à Montréal marque un tournant dans sa vie. Bien qu’il y trouve une certaine stabilité, il souffre de l’isolement et de la difficulté de s’intégrer dans un milieu artistique dominé par des dynamiques différentes de celles de son Haïti natal. Pendant plusieurs années, il vit dans une relative obscurité, se produisant occasionnellement dans des petits lieux communautaires.
En 2004, un accident vasculaire cérébral le frappe durement, paralysant son bras droit et l’empêchant de jouer de l’accordéon, son instrument fétiche. Cette perte est un coup dur pour l’artiste, qui considérait l’accordéon comme une extension de son âme. Pourtant, loin de se résigner, Joe Jack se réinvente. Il apprend à utiliser des logiciels de composition numérique, collaborant avec de jeunes musiciens pour donner vie à ses nouvelles créations. Cet ultime chapitre de sa carrière illustre sa capacité à transformer l’adversité en source d’inspiration.
Un héritage intemporel
Pour Joe Jack, la musique était bien plus qu’un métier : elle était un moyen d’expression, un acte de résistance et une célébration de la vie. Ses chansons, imprégnées de douleur, d’espoir et de révolte, continuent de toucher les cœurs bien au-delà des frontières haïtiennes. Elles parlent de la lutte contre l’injustice, de la quête de dignité et de la beauté de l’âme humaine, même dans les moments les plus sombres.
Reconnu comme un pionnier du compas et un défenseur des marginalisés, Joe Jack laisse derrière lui un héritage riche et multidimensionnel. Ses disques, toujours écoutés par les nouvelles générations, témoignent de son génie créatif, tandis que son autobiographie reste une source d’inspiration pour ceux qui cherchent à surmonter les obstacles. Jusqu’à ses derniers jours, il est resté fidèle à sa mission : chanter pour éveiller les consciences, guérir les blessures et rallumer l’espoir.
Joseph Jacques, alias Joe Jack, repose désormais en paix, mais sa voix, elle, résonnera pour toujours.
